L’Alternative

 

L’ALTERNATIVE
(Le Manifeste du Parti)

Préface du 1er janvier 1989

Un régime de dictature oppresse notre pays depuis plus de vingt-cinq ans maintenant. Mis en place en fait dès 1963, il s’est emparé de l’appareil d’État en 1967, afin de mieux poursuivre l’asservissement du peuple.

Une absence totale de débat libre et contradictoire sur la chose publique, sur, les orientations imprimées à l’économie, sur les choix qui déterminent si fondamentalement le destin de la société tout entière. Une absence totale de toute liberté d’expression et un véritable terrorisme d’État pour tenir le pays en respect. La moindre tentative d émettre une opinion différente fait l’objet d’une répression brutale. C’est l’écrasement intolérable de tout un peuple par un pouvoir personnel et autocratique.

Il en est résulté une évolution désastreuse du pays, au plan économique comme au plan moral et spirituel. Les conditions matérielles d’existence se sont profondément dégradées. La jeunesse est déboussolée et soumise à une dépravation dangereuse. Les femmes et les hommes ont perdu toute foi dans l’avenir.

Quelques concitoyens avaient cru dans les vertus d’un parti unique monté et imposé au peuple par le régime pour continuer la confiscation civique au mépris de la volonté populaire. Le système a totalement dévoilé ses limites maintenant. Plus personne ne se fait encore d’illusion. Pas même ceux-là qui continuent d’en assurer le fonctionnement. Ils ne le font que pour en tirer des avantages matériels, ou pour se ménager une sécurité individuelle.

Le peuple togolais a trop longtemps fait l’expérience douloureuse de ce système politique et du régime en place si totalement inefficaces au regard des tâches de développement du pays. La nécessité d’un changement politique ne fait plus aucun doute. II devient, plus que jamais, un impératif historique.

Trouver une alternative politique capable d’amener le peuple à recouvrer les ressorts indispensables à son progrès s’impose aujourd’hui comme une tâche incontournable. Ne pas la réaliser maintenant, c’est continuer de laisser hypothéquer gravement l’avenir de notre société, en laissant libre cours à la dégradation constante de la situation morale, économique et sociale du pays.

Il est grand temps de combler le vide politique créé par le régime depuis 1967, et dont il profite pour se maintenir contre toutes les aspirations du peuple à la liberté et à la dignité.

Réunir le plus de femmes et d’hommes possible autour de cette tâche, voilà l’objectif du présent document. Il propose un ensemble d’idées, une approche différente des problèmes de la vie nationale et des actions en vue de réaliser le changement politique indispensable et d’engager la société togolaise dans une nouvelle voie d’évolution vers un avenir plus radieux. Ce faisant, il se propose comme base possible de ralliement pour ce changement.

II interpelle, par conséquent, tous ceux qui pensent que quelque chose doit changer dans la manière de conduire les affaires de l’État au Togo, qu’une expérience nouvelle est indispensable, que l’autocratie doit céder la place à la démocratie et au respect réel des droits de l’homme et du citoyen.

Paris 1er Janvier 1989
CDPA-BT

Préface du 27 juin 2005

Depuis la mise en circulation de l’Alternative en 1988, le paysage politique du continent africain s’est enrichi d’événements nouveaux porteurs d’espoir. Partout en Afrique, des peuples se sont soulevés contre les régimes dictatoriaux pour se libérer de l’oppression et imposer le changement démocratique.

Par la lutte ouvertement engagée le 5 octobre 1990, le peuple togolais a fini lui aussi par ouvrir la voie au processus de démocratisation dans le pays. Comme ailleurs en Afrique, le soulèvement populaire du 5 octobre n’est pas un accident de parcours sur la voie d’une gestion autocratique des affaires publiques. C’est l’expression d’une aspiration extrêmement forte au changement du régime despotique qui étouffe les libertés démocratiques depuis plus des décennies, et empêchent de ce fait le développement économique et le progrès des conditions de vies de la population.

Mais contrairement à certains pays du continent, qui ont réussi avec plus ou moins de bonheur leur transition démocratique, le processus togolais de la démocratisation continue de piétiner. Le courant dominant de l’opposition s’écarte sans cesse des objectifs formulés par le peuple insurgé contre le régime despotique. Après douze ans de lutte pour le changement, le constat est un échec. Les évènements qui ont marqué le paysage politique togolais pendant cette période, en particulier ceux qui se sont produit récemment, confirment la volonté du régime despotique non seulement de se perpétuer, mais de se transformer en une monarchie héréditaire portée par l’armée. L’alternance démocratique apparaît toujours ainsi comme un objectif inaccessible.

S’étant délibérément engagé dans la voie électoraliste, le courant dominant de l’opposition togolaise a sans cesse dévié la lutte de ses objectifs initiaux, et conduit sans cesse l’opposition dans une situation de cohabitation avec le régime despotique. Dès lors, il importe de recentrer la lutte pour pouvoir aller de l’avant. C’est la nécessité de ce recentrage qui justifie cette réédition de l’Alternative. Car, sous l’éclairage de l’évolution de la situation au Togo comme à l’échelle mondiale depuis le déclenchement de l’insurrection populaire d’octobre 1990, le document est resté d’une remarquable actualité comme le verra le lecteur.

Un petit rappel en passant. Ceux qui avaient rédigé et imprimé L’Alternative en 1988 pour en faire le manifeste de la CDPA d’alors s’étaient vite trouvés dans l’obligation de quitter ce parti pour aller créer la CDPA-BT avec le souci de recentrer la politique d’opposition sur la base des principes et des orientations politiques formulés dans ce document. Il convient de reproduire ici les lignes forces de ces principes et de ces orientations.

…La personne du président actuel du Togo ne présente pas un intérêt en soi dans la perspective des efforts à mener pour instaurer la démocratie et le respect des droits de l’homme dans le pays… Les sentiments à la base de cette volonté populaire d’accéder à une vie démocratique ne sont pas ceux de la vengeance ou de règlements de compte…” (L’Alternative, p. 38)

“La disparition du système d’oppression ne peut être le fait du hasard, une opération du Saint-Esprit. Un système autocratique n’est pas un fruit mûr qui tombe de lui-même, une fois bien pourri… Brisées par vingt ans d’oppression dans un contexte politique où l’absence de tout contre-pouvoir protecteur a érigé les stratégies individualistes de quête de la sécurité en sagesse suprême, les masses togolaises ne sont pas prêtes pour une contestation physique spontanée du régime en place… Il importe qu’une conscience claire et résolue, reflet fidèle de leurs souffrances quotidiennes et de leurs aspirations profondes, vienne leur redonner corps, et les remettre en selle vers la conquête de leurs droits politiques et de leur dignité… Un tel mouvement tient son efficacité de la qualité de son organisation…” ( L’Alternative, pp. 39-40)

“Une dictature autocratique armée d’une machine répressive interne, et soutenue par des forces étrangères, ne cède pas devant les jacqueries et les émeutes. Elle les brise impitoyablement. Les dictatures n’ont jamais disparu qu’emportées dans des cataclysmes historiques, ou par la pression résolue d’un peuple organisé. Et l’organisation du peuple relève des tâches d’une organisation…” ( L’Alternative, p. 39)

“Enfin, l’expérience historique, celle des autres peuples du monde comme celle du peuple togolais au cours de ces vingt dernières années, a définitivement établi que la lutte contre la dictature et pour la conquête des libertés démocratiques ne passe pas par des méthodes relevant exclusivement de la conspiration… Seule une organisation fondée sur une base sociale la plus large possible, profondément enracinée au sein du peuple opprimé, et qui avance comme la conscience agissante de ce dernier, est capable de balayer dans sa marche le système autocratique. Elle seule peut forger les instruments institutionnels d’une démocratie politique et économique, sans laquelle le développement est impossible…” ( L’Alternative, p. 40)

L’Alternative pose ensuite comme principe directeur du nouveau système à instaurer après l’abolition du régime de dictature “…Le bannissement de l’autocratie et du pouvoir personnel comme système de gouvernement,… le culte de la personnalité comme un délit politique repréhensible,… (L’Alternative, p. 41) le peuple entier comme acteur de son histoire et donc comme son propre guide…

La nécessité de conformer la pratique politique d’opposition à ces principes et à ces orientations avait justifié la scission du petit groupe fondateur de la CDPA à partir de 1990. La CDPA n’était pas créée en effet pour que l’on continue de penser la lutte contre le régime despotique exclusivement en termes d’armes à aller chercher à droite et à gauche, en termes de complots ou de coups de force par mercenaire interposés. Et la CDPA n’était pas créée pour servir de marchepieds à de jeunes turcs aux dents longues qui déclarent sans honte ne pas vouloir mourrir en clochard et qui croient que le moment est déjà venu pour eux de grimper au pouvoir tout simplement parce que la population a réussi à porter ses aspirations et ses revendications dans la rue. La création d’un autre cadre d’action était devenue une nécessité pour aller de l’avant.

Et la CDPA n’aurait pas continuer de survivre à la scission si le sigle n’avait pas été récupéré à partir de la mi-mai 1991 par Léopold Gnininvi sur la demande de ceux qui l’ont ainsi racolé pour qu’il devienne leur porte-parole sur le terrain en vue de la conférence nationale. C’est cette récupération qui avait sauvé la CDPA d’une disparition fatale.

Mais depuis cette date, les récupérateurs n’ont pas cessé de s’écarter eux non plus des principes et des orientations formulés dans L’Alternative. Sans doute se sont-ils détournés des pratiques politiques de ceux qui les avaient appelés au secours. Mais dès la fin de la conférence nationale, ils se sont engagés dans la compétition entre leaders de partis d’opposition pour l’accès au pouvoir par la voie électorale exclusive et le culte du leadership. Des choix politiques qui forment l’ossature de la politique d’opposition dominante qui a conduit l’opposition togolaise d’échec en échec jusqu’à l’échec finale 24 avril 2005.

Depuis la récupération de la CDPA en mars 1991, l’existence des deux partis est devenue une source permanente de confusion, que la mention « Branche togolaise » ne parvient toujours pas à lever. La CDPA-BT ne peut éviter cette confusion qu’en se donnant un autre nom. Mais donner un autre nom à un parti politique n’est pas chose aisée. En effet, le nom d’un parti politique n’est pas un simple signe d’identification. C’est tout un programme politique. Et celui que nous avions choisi en 1987 (la CDPA) est pour nous un vaste programme politique dont le champ d’application dépasse les limites territoriales étroites du Togo.

Porté par l’esprit d’un panafricanisme militant, il s’étend sur l’ensemble de l’Afrique de l’ouest et s’inscrit clairement dans une perspective d’avenir. Il se justifie entre autres par l’idée qu’aucun des micro-Etats de la région ne peut résoudre les problèmes de démocratie et de développement dans les limites étroites des frontières héritées de la colonisation. Ces problèmes ne peuvent trouver leurs vraies solutions que dans le cadre d’un espace politique plus vaste, offrant des conditions démographiques et des ressources naturelles suffisantes pour pouvoir porter une économie d’échelle. C’est en ce sens que l’idée d’une CEDEAO se justifie pleinement et que la Communauté ne devrait pas suivre le sort des multiples organisations régionales ouest africaines qui l’ont précédées ou qui continuent de co-exister avec elle en freinant son évolution.

C’est parce que le sigle CDPA est tout un programme politique à caractère régional en plus que nous l’avions conservé en lui ajoutant « Branche togolaise » pour différencier le nouveau parti de la CDPA actuelle. La mention « Branche togolaise » n’est pas ainsi un simple signe distinctif. C’est en même temps la confirmation du caractère régional et panafricaniste du parti. La CDPA-BT n’est que la première branche d’un parti à vocation régional et fédérative, à l’image du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) des temps héroïques de la lutte pour l’indépendance.

Qu’on le veuille ou non, le maintien de Faure Gnassingbe à la tête de l’État togolais et la formation du gouvernement Kodjo marquent la faillite totale de la politique d’opposition dominante. Cette faillite impose un nouveau recentrage de la politique d’opposition pour dégager les éléments d’une politique alternative, capable de porter en avant la lutte pour la démocratie dans le pays. Pour cela, il importe de remettre les principes et les orientations politiques définis dans L’Alternative dans la mémoire collective des Togolais. Est-il encore besoin de rappeler que l’idée de la nécessité de l’émergence d’une force alternative d’opposition proposée depuis 2001 demeure une des données essentielles de cette nouvelle politique d’opposition ? Et que sa concrétisation en un vaste mouvement politique –le MFAO– est aujourd’hui l’une des tâches principales que l’opposition démocratique doit s’assigner ? L’orientation politique erronée imposée par le courant dominant de l’opposition togolaise appelle nécessairement une recomposition des forces en lutte dans le pays pour la démocratie.

Les impasses successives dans lesquelles le courant dominant de l’opposition n’arrête pas d’étouffer à chaque fois la lutte ne doivent pas conduire au découragement et à l’inaction, tout comme elles ne doivent pas faire croire que la seule voie qui reste est celle de la cohabitation. Ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’il faut jeter les armes et tendre le cou.

Si la réédition de l’Alternative permet à tous ceux qui aspirent toujours au changement démocratique de se ressourcer pour poursuivre la lutte sur des bases nouvelles et avec plus d’efficacité, elle aura atteint son objectif.

Nous dédions cette nouvelle édition à tous ceux qui sont victimes de l’arbitraire du régime despotique et à tous ceux qui continuent de lutter pour l’instauration de la démocratie au Togo et sur le continent africain.

Essen, 27 juin 2005
La CDPA-BT

I- L’ENVIRONNEMENT MONDIAL DU TOGO

Le Togo n’est pas un isolat géographique. Il fait partie du reste du monde. Et il en subit la pression de diverses manières. Cette pression de l’environnement mondial est plus forte que jamais. La « crise » mondiale, la dette extérieure, les politiques d’ajustement structurel…

La pression de la situation internationale sur-détermine la vie intérieure du pays. Le Togo n’a plus de politique nationale. Il n’a plus de projets. Il n’a plus un destin historique.

Ausculter la vie nationale en vue de formuler des desseins nouveaux, de redéfinir les grandes options du présent et de l’avenir, passe d’abord et nécessairement par une prise en compte attentive du contexte mondial du pays.

1 – Ruptures et permanences

Le contexte mondial de notre pays est marqué aujourd’hui par la rapidité des changements qui s’y opèrent depuis quelques décennies, mais aussi par la résistance des structures d’un autre âge, qui restent encore les fondements des « grands équilibres » actuels.

Les rapports de force déterminants subissent des pressions croissantes. Les centres de gravité traditionnels tendent à basculer, sans pour autant laisser entrevoir nettement une modification significative des pouvoirs de décision essentiels à l’échelle planétaire, sans réduire les privilèges acquis par les uns au détriment des autres, et sans modifier les formes de domination qu’alimentent constamment ces rapports de force.

L’Europe se constitue. Mais c’est pour mieux réaliser ses desseins hégémoniques, et mieux préserver ses intérêts dans le monde, notamment dans les zones d’influences traditionnelles des puissances européennes dont elle entend en fait rationaliser la gestion. II s’agit en réalité d’un nouveau redéploiement régional, dont l’Afrique constitue un des enjeux essentiels, malgré une marginalisation apparente de notre continent.

Les États-Unis n’ont plus ce contrôle absolu qu’ils exerçaient encore sur de larges parties du monde dans les années cinquante. Dans l’espace même de ce qu’ils continuent de considérer comme leur arrière-cour immédiate, des brèches s’ouvrent. Des formes nouvelles d’organisation politique et sociale y apparaissent, sur la base d’une remise en cause des rapports antérieurs de domination. Elles cherchent des voies nouvelles d’existence et d’évolution.

Mais le rapport de force dominant, même s’il n’est plus aussi massivement écrasant partout, n’est pas non plus bien en faveur de ces régimes qui naissent au cœur du monde américain, et s’efforcent d’y remettre en cause le système de domination des USA. Au Moyen-Orient comme en Afrique tropicale, la situation est la même. Toutes les tentatives d’édification de l’État sur des bases idéologiques et avec des pratiques socio-économiques novatrices subissent des pressions intenses, tendant à les étouffer dans l’œuf.

Dans les pays dits de l’Est apparaissent des tendances nouvelles depuis moins de deux décennies. Elles laissent présager des mutations, qui se dessinent déjà assez nettement dans certains cas. Elles risquent de modifier les clivages essentiels redéfinis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et de bouleverser les solidarités et les alliances historiques antérieures. La Chine s’est engagée dans une nouvelle orientation dès le lendemain de 1976. Les enjeux essentiels ne sont plus ceux des années soixante.

Une nouvelle voie d’évolution se précise rapidement en Union Soviétique depuis le XXVIIe Congrès du Parti communiste soviétique. La « Question de la paix et du socialisme » est sans ambiguïté. II n’est pas certain que la solidarité traditionnelle avec les peuples opprimés conserve son contenu idéologique et ses dynamiques d’autrefois.

En Chine comme en URSS, les préoccupations essentielles pourraient dorénavant porter sur « les problèmes de caractère humaniste universel », au lieu de viser le changement des systèmes d’oppression locaux et, au plan international, la modification des rapports de force dominant qui, les uns dans les autres, sont en fait les sources de ces problèmes relatifs à la faim, à la pauvreté et à la misère dans le monde actuel.

En tout état de cause, on s’éloigne de plus en plus de Bandoung et de l’ensemble des systèmes de pensée et des formes d’action qui ont permis ce mouvement historique. Ce à quoi on assiste au contraire est une sorte de reflux, et une évolution vers une nouvelle forme de « coexistence pacifique ». Dans ce mouvement vers la consolidation des « grands équilibres » traditionnels, les peuples en lutte pour se dégager des chaînes de la dépendance et de l’oppression risquent de ne plus bénéficier des formes de solidarité actives qui avaient encouragé et porté la lutte anti-coloniale en Afrique.

L’évolution des forces qui structurent le contexte mondial du Togo, les ruptures et les permanences qui en jalonnent le mouvement laissent peser de grandes incertitudes sur l’avenir.

2 – La « crise mondiale » et le système dominant

Quelle que soit la rapidité des transformations dont cet environnement mondial est le théâtre dans le domaine politique, le système économique dominant y reste encore l’économie de marché. On l’affiche plus que jamais aujourd’hui comme la voie unique et universelle d’évolution des peuples vers le progrès et le bien-être.

Et pourtant, depuis surtout ces deux dernières décennies qui s’achèvent, l’environnement mondial est surdéterminé par ce qu’il est convenu d’appeler la « crise mondiale ». En fait, il s’agit bien d’une crise de ce système de marché sous ses formes les plus achevées.

Engorgement des marchés domestiques solvables des centres les plus avancés du système, morosité dans ses secteurs industriels, surproduction agricole occasionnant la constitution de stocks de plus en plus coûteux à gérer, durcissement de la concurrence sur les marchés extérieurs classiques… D’un côté, une extraordinaire accumulation d’argent qui cherche les conditions les plus avantageuses de placement, et qui n’hésite pas à détruire les appareils de production pour y parvenir, de l’autre, une accumulation de misère qui monte dans le corps social par une paupérisation croissante et qui y crée une nouvelle pauvreté à côté de la pauvreté classique.

S’évadant du secteur productif où le taux du profit n’est plus attractif, le capital financier en mal d’investissement n’a plus d’issue que dans la spéculation boursière, ou dans l’exportation de capitaux. Cette dernière issue provoque des désordres monétaires dont les effets sont plus durement ressentis dans les pays les plus satellisés par le système dominant, en l’occurrence les pays d’Afrique.

Fait encore plus remarquable, et aux conséquences encore plus désastreuses pour ces pays dépendants : l’exportation des capitaux vers ces pays y prend, surtout depuis le milieu de la décennie 60, la forme de « l’Aide financière et technique » au développement. Elle s’y traduit par un endettement sans précédent dans l’histoire, et qui bloque pour ces pays-satellites toutes les issues vers un développement et toute perspective de progrès.

Cette dette du « Tiers-Monde » est devenue un autre talon d’Achille du système économique dominant. Elle contribue à entretenir la crise et à aggraver les incertitudes. L’annuler n’est pas seulement supprimer une source de profit à laquelle on tient, et que l’on espère encore escompter. L’annuler, c’est aussi mettre à nu le système entier, et reconnaître la faillite du modèle de développement prôné, pour ces pays dominés, comme unique voie possible du progrès.

Mais maintenir la dette, la « traiter cas par cas », et poursuivre ainsi le commerce de l’argent sous cette forme, élève sans cesse le taux d’exploitation de ces peuples qui sont les plus pauvres du monde, réduit constamment la taille du marché solvable, amenuise les possibilités d’exportation et empêche la relance économique dans laquelle on voit la solution de la crise.

Un cercle vicieux. Aucune issue prévisible. Les économistes du système et leurs hommes politiques naviguent à vue, et tournent en rond, passant de l’inflation au chômage, et du chômage à l’inflation, avec partout un résultat identique, la massivité croissante du chômage et la croissance de la « nouvelle pauvreté ». Le redéploiement spatial et stratégique en Europe ne laisse entrevoir aucune solution efficace. Tout au plus des embellies, qui ne sauraient faire le beau temps.

Dans cette perspective globale, quel est le destin du Togo ? Mais peut-on seulement isoler ce destin, comme celui de chaque pays africain pris individuellement, du destin de l’Afrique tout entière ? Certains s’entêtent encore à le faire comme on le faisait voici trente ans. Après plus d’un quart de siècle d’errements, il est maintenant clair que le destin du Togo, tout aussi bien que celui de n’importe lequel de ces micro-États du continent, est inséparable du destin de l’Afrique comprise comme un tout.

On ne saurait poser les problèmes actuels de ce pays dans des termes justes, et leur trouver les solutions les plus appropriées, sans une prise en compte conséquente de son environnement africain.

II- LE CONTEXTE AFRICAIN DU TOGO

1 – La régression économique

Globalement, l’économie africaine n’a réalisé aucun progrès significatif depuis 1960. Plus qu’une stagnation, c’est bien une régression que traduit l’évolution. Les conditions de travail et les niveaux de vie le montrent bien. Ce constat est l’un des traits majeurs de la situation actuelle de l’Afrique dans le monde.

La question alimentaire est un des révélateurs de cette régression. Encore excédentaire dans le domaine de la production alimentaire au début de la décennie 60, l’Afrique est devenue rapidement déficitaire. Les importations de céréales n’ont cessé de croître : environ 4 millions de tonnes en 1974, plus de 10 millions en 1984. Et le processus continue. En 1987, la récolte de céréales a diminué de 8 %. La baisse est de 5 % pour les légumineuses. L’Afrique ne cesse de tendre la main pour pouvoir nourrir une fraction grandissante de sa population.
Même dans le secteur des cultures d’exportation, où pourtant on la confine au nom de la classique théorie des « avantages comparatifs », sa part du marché ne cesse de baisser, du fait des conditions de la production.

Faut-il évoquer le secteur industriel ? Le dernier rapport de la Banque africaine de développement est resté discret sur la production manufacturière. Et ce n’est pas par hasard. En réalité, l’industrie africaine n’existe pas encore. Il n’y a pas actuellement une production industrielle africaine, mais une production industrielle en Afrique.

Cette distinction ne relève pas d’un simple jeu de mots. Car, si une industrie africaine existait, et donnait donc lieu à une production industrielle africaine en Afrique, la situation alimentaire aurait été bien différente.

Faute d’une politique industrielle cohérente, la question alimentaire a pris aujourd’hui une dimension dramatique, par la pression qu’elle exerce sur toute l’économie africaine. Ne prenons même pas en compte ces régions où l’accès à une autosuffisance alimentaire semble relever de l’utopie dans la situation présente, et où la famine est devenue endémique. Partout ailleurs, le coût des importations alimentaires grève lourdement les budgets nationaux, même dans les pays abusivement présentés dans les années 70 comme étant « partis ».

Certains médias à sensation ne cessent d’utiliser la situation alimentaire pour justifier l’image misérabiliste qu’ils donnent de l’Afrique, créer et entretenir dans la conscience de la jeunesse africaine un sentiment d’impuissance et de fatalité en brouillant les pistes. La croissance démographique n’explique pas tout. Même pas l’essentiel. Pas plus que le climat, ou la « crise mondiale ».

L’Afrique a besoin de ses bras et de ses têtes pour combattre la misère de ses peuples. Soumises à une lecture plus éclairante, les catastrophes écologiques qui frappent l’Afrique ressortent davantage comme les effets d’un modèle de développement et d’une pratique politique.

Enfin, il est tout à fait illusoire de croire que l’Afrique trouvera un soulagement dans une issue hypothétique de la « crise mondiale ». Au contraire, une relance économique dans les puissances industrielles, à supposer qu’elle puisse être durable, ne peut se traduire que par une marginalisation croissante de l’Afrique, ou par un renforcement du taux d’exploitation des peuples africains, accompagné d’un endettement croissant du continent.

2 – La dette et ses effets

La dette extérieure occupe aujourd’hui toutes les énergies en Afrique. Elle ne cesse de gonfler au fil des ans. 152 milliards de dollars en 1984, 207 milliards en 1986, 238 milliards en 1988.
Situation intenable, compte tenu du faible niveau des recettes d’exportation. L’encours total de la dette s’élève à plus de 70 % du PIB, et représente trois fois les recettes d’exportation. Dans certains pays de la région, le montant du service de la dette dépasse le budget annuel de l’État. Souvent encore la dette absorbe une forte proportion des recettes en devises. Tous les États du continent défilent ainsi, sans cesse, devant les clubs des créanciers pour solliciter rééchelonnements et crédits supplémentaires.

Une situation malsaine. Elle se traduit, entre autres, par la réduction constante des moyens financiers des États respectifs, face aux tâches croissantes du développement. Le déficit budgétaire est partout sévère, et plus ou moins bien camouflé par des artifices comptables. Beaucoup d’États se retrouvent ainsi en situation de réduire drastiquement leurs budgets d’investissement d’année en année. Beaucoup d’autres n’investissent même plus, et se contentent de gérer la dette, la régression économique et les risques permanents d’explosion sociale.

C’est que le service de la dette ponctionne les peuples africains de façon intolérable, notamment cette majorité silencieuse des villes et des campagnes qui n’a aucun intérêt dans l’endettement et dans ce système global dont la dette extérieure n’est qu’une des pièces. Quasi absence de pouvoir d’achat ou sa réduction pure et simple, sous prétexte de « dégraissage » de la fonction publique, augmentation des prix des denrées de consommation courante, multiplication des taxes dont le consommateur final fait les frais, augmentation abusive des impôts directs.

Le discours ne trompe guère : politique d’austérité, politique d’ajustement structurel, sacrifice national… autant d’alibis en réalité pour soumettre les masses africaines à une exploitation sans précédent, au profit du capital financier international et des classes dirigeantes locales qui le servent.

L’endettement extérieur met l’Afrique dans une situation où une fraction déterminante du travail social fourni par ses peuples ne sert pas au développement, mais au remboursement de la dette, alors que l’endettement ne contribue même pas à un progrès significatif des moyens de production, mais au recyclage de l’argent au profit de groupes d’intérêts étrangers et de leurs alliés locaux.

3 – Sans exception

Cette débâcle économique se vérifie partout sur le continent, indifférente aux options idéologiques. Les États engagés dans la voie capitaliste de développement n’y échappent pas. Pas plus que les autres. Même ceux qui s’efforcent réellement de se situer hors du système dominant, pour trouver une voie différente d’évolution.

Un fait mérite toutefois d’être souligné. Les États ayant opté pour le système dominant sont libres de toute pression extérieure contraignante. Ils ont la sympathie de l’Occident, et sont activement soutenus. Et c’est en réalité ce soutien extérieur qui évite leur effondrement économique et politique, mais qui aggrave chaque jour leur dépendance externe et recule d’autant leur développement.

A l’inverse, ceux qui s’efforcent de faire une option différente, afin de se soustraire à cette dépendance et faire avancer leurs peuples sont soumis à une pression constante, pour les déstabiliser et rétablir le statu quo, brutalement ou insidieusement.

Tenter de faire autrement sur le continent, de s’engager dans une nouvelle voie d’édification de l’État, de l’économie et de la société constitue ainsi une hérésie intolérable. Et l’Afrique tout entière s’enfonce ainsi dans une dépendance économique et financière qui bloque toute perspective de développement. Mais cette situation n’est possible qu’en raison de ce morcellement irrationnel du continent en micro-États qui ne peuvent survivre qu’en soumettant les pays et les peuples à cette pesante tutelle de puissances étrangères.

4 – Le micro-nationalisme comme blocage

Les cadres de la vie politique africaine sont issus de la conquête coloniale. Plus d’un quart de siècle d’indépendance après, ils sont maintenus dans leur irrationalité. Les particularismes micro-nationalistes y sont activement cultivés, et s’y renforcent sans cesse aux dépens des tendances unitaires des années 60. Peu de temps après sa création, l’OUA est devenue un organisme de contrepoint, plus destiné à préserver la balkanisation du continent qu’à réaliser l’unité de l’Afrique. Les chefs d’État africains, dans leur grande majorité, s’y rendent comme pour y suivre un rituel, et tiennent des discours sur l’Unité africaine pour éviter de faire face aux véritables problèmes des États-Unis d’Afrique.

Il est devenu encore plus évident aujourd’hui que continuer de s’enfermer dans ces cadres géopolitiques hérités, et d’y développer ces micro-nationalismes aussi anachroniques que concurrentiels, c’est continuer de tourner le dos au progrès, et condamner les peuples africains à la dépendance économique, politique et culturelle. Pas seulement parce que cette structure géopolitique est un produit de la colonisation, et donc inappropriée comme cadre de formation d’États-nations véritables. Mais surtout parce que, dans ce monde contemporain si caractéristique par ses enjeux et ses rapports de force, l’Afrique ne peut jamais progresser en restant une somme hétéroclite d’entités étatiques sans viabilité et facilement manipulables de l’extérieur.

Une des implications de cette balkanisation est tragiquement évidente. Toutes les fois qu’un État africain tente isolément d’échapper à cette logique des rapports de dépendance en s’efforçant d’opérer des choix différents, il est impitoyablement étouffé. Directement ou par l’entremise des États voisins. Il faut tirer de cette situation géopolitique un triple enseignement.

     1. Il est illusoire d’envisager une politique d’indépendance nationale et de dignité dans le cadre des limites étroites de ces entités étatiques nées de la balkanisation.

     2. En conséquence, la question nationale n’est encore nullement résolue sur le continent.

     3. En conséquence également, l’approche politique des problèmes actuels des États respectifs et les formes de lutte visant à redresser la situation de l’Afrique nécessitent un dépassement des cloisonnements hérités du passé colonial. Construire une Afrique qui soit d’abord elle-même, qui se définisse comme une entité géopolitique et culturelle spécifique, qui se dégage de la dépendance externe et se construise une place respectable dans le concert des nations, qui parvienne à édifier une économie prospère à partir de ses immenses ressources naturelles et humaines, voilà l’ambition qu’impose le XXI siècle aux peuples africains. Elle n’est pas utopique. Mais elle est en contradiction formelle avec le maintien du cadre géopolitique colonial. Elle passe absolument par la réhabilitation de la tradition panafricaine. Hors de cette voie, l’Afrique est condamnée à être le continent des autocraties rétrogrades.

5 – Dictatures ou anarchies

Enfermés dans ces cadres géopolitiques irrationnels au regard des exigences politiques et éthiques d’un État-Nation, les pouvoirs africains peuvent difficilement échapper à la tentation autocratique. Et de fait, dans leur quasi-totalité, les systèmes politiques africains actuels sont des dictatures.
Pouvoir politique partout centralisé, monopole complet d’un individu sur l’appareil d’État, mécanismes de prise des décisions soumis à la volonté d’une seule personne, mépris souverain du peuple réduit au rang de sujet et manipulé selon le bon vouloir des « pères de la nation ».

Parfois, cette dictature se camoufle derrière un appareillage et des artifices pseudo-parlementaires: un discours de contrepoint, un système électoral vidé de tout suffrage, des institutions parlementaires déviées ou bloquées dans leur fonctionnement normal…

Même dans les cas d’un pluralisme politique, exceptionnel sur le continent, la démocratie est purement électoraliste. L’appareil d’État est en fait confisqué par le parti au pouvoir, celui du potentat qui s’en sert pour se maintenir contre la volonté populaire. Les libertés les plus élémentaires sont alors remises en cause avec brutalité dès que ce potentat se sent menacé. Et l’atteinte à la « sûreté de l’État » devient un alibi commode pour justifier les pratiques les plus incompatibles avec le respect de la personne humaine.

Dans ces cas, le discours démocratique ressort naturellement comme mensonge et manipulation politicienne. Du moment, en effet, qu’un autocrate s’incruste au pouvoir, au mépris des aspirations populaires, grâce à des artifices politiques au goût de l’étranger et à des tripotages permis par la confiscation de l’appareil d’État, le jeu démocratique est faussé. Et la démocratie n’existe donc pas.
La nature des régimes africains fait ainsi de la quasi-totalité des États du continent des États de force, et non pas des États de droit. États de force dont le fonctionnement repose, au mieux, sur l’absence de transparence dans la vie publique, et au pire, sur une contrefaçon crapuleuse des faits, accompagnée d’un arrogant mépris des droits humains.

Dans leur quasi-totalité, les régimes politiques africains sont en définitive des régimes sans enracinement populaire, et avec une base sociale toujours restreinte. En conséquence, des régimes incapables de réaliser la tâche historique du développement des peuples africains.

Des régimes fragiles à tous les points de vue. Ils ne survivent que sous la protection de puissances étrangères. Elle est assurée sous plusieurs formes, la plus remarquable étant la prise en charge des forces de répression, la mise en place et l’entretien de dispositifs de surveillance des milieux de l’opposition, qu’ils soient diffus ou organisés.

Certains cercles étrangers, qui se réclament pourtant de la démocratie, justifient ce soutien apporté à des régimes autocratiques incapables de promouvoir le progrès des peuples africains, en arguant qu’il vaut mieux en Afrique ces types d’État que pas d’États du tout.

Un tel jugement suppose que les seuls types de régime politique possibles en Afrique sont ceux qui sont à l’œuvre à l’heure actuelle; que le développement du continent passe nécessairement par ces monopartismes tout empreints de paternalisme et matérialisés par « un homme fort » ; que les peuples africains ne seraient pas mûrs pour la Démocratie, tout comme on affirmait encore hier qu’ils ne l’étaient pas pour l’indépendance. La démocratie est ainsi confondue en Afrique avec une aventure périlleuse, l’anarchie, et sa réclamation par les peuples africains jugée comme une utopie déraisonnable.

Curieuse tendance à particulariser ainsi l’Afrique par rapport aux autres régions du monde, et à refuser à ses peuples ce que l’on réclame si fort pour d’autres dans le processus historique ! Faut-il donc aller créer aujourd’hui en Afrique de nouvelles écoles William Ponty pour y soumettre les peuples africains à l’apprentissage de la démocratie avant de les autoriser un jour à aspirer aux libertés essentielles et à les réclamer ?

Jugement erroné. Ou jugement de pharisiens si l’appui apporté aux autocraties africaines relève en fait de ce « réalisme politique » dont l’enjeu est la poursuite de la préservation du continent africain comme une chasse gardée.

L’Afrique refuse de se laisser enfermer dans l’opposition dictature/anarchie. Dans aucun peuple, l’alternative à la dictature n’est pas le retour à « l’état de barbarie ». L’alternative à la dictature, c’est la démocratie, traduite en termes concrets de libertés civiques, de droit à l’expression et à la participation à la chose publique, de respect de la personne humaine… C’est ce à quoi aspirent tous les peuples du monde qui en sont encore privés. Les peuples africains ne sauraient être placés en marge de cette évolution.

La situation économique et sociale présente de l’Afrique trouve son explication immédiate dans la nature des régimes politiques qui prévalent sur le continent. La solution est donc d’abord d’ordre politique. Elle consiste en un changement des systèmes politiques pour une ouverture réelle sur la vie démocratique. Cette évolution démocratique seule peut mettre l’Afrique en mesure d’adopter une approche nouvelle des problèmes du continent pour pouvoir définir une stratégie cohérente de développement de ses peuples. Elle n’est pas utopique.

III- LA SITUATION TOGOLAISE

La situation togolaise ressemble bien à celle qui prévaut sur l’ensemble du continent. Le problème dominant y est la nature du régime politique. Le fait n’est pas perçu comme un problème en soi. Le régime politique du Togo constitue en ce moment un blocage essentiel au développement du pays. C’est surtout de ce point de vue que sa nature fait l’objet de préoccupations.

Et qu’un changement pour l’instauration de la démocratie devient un impératif historique.Le politique ne saurait être une fin en soi. Il n’est qu’un instrument au service du bien-être des hommes. Et il ne vaut que par son efficacité au regard de cet objectif primordial. L’ouverture de notre pays à une vie démocratique est maintenant plus que jamais la condition décisive du progrès économique et social du peuple.

1 – Un État de force.

Le régime en place au Togo émet depuis quelques mois un discours sur les Droits de l’homme. Et ce discours n’a cessé de s’amplifier. Le peuple togolais ne s’est pas laissé abuser une fois de plus. Parce qu’il a fini par savoir, à travers une expérience douloureuse, que la démocratie et le respect des droits de l’homme, la justice et le respect de la dignité humaine ne sont pas une question de discours, mais avant tout, une question de pratiques. Et des pratiques garanties, non pas par la magnanimité d’un homme, mais par des institutions fiables, parce que fondées sur des mécanismes qui en assurent un contrôle effectif et permanent par le peuple.

La défiance du peuple togolais à l’égard de ce discours reflète une saine attitude. Le régime en œuvre au Togo a été l’autocratie la plus rétrograde du continent. Et il le reste encore aujourd’hui. C’est un régime de pouvoir personnel, dans lequel les hommes sont traités non comme des citoyens mais comme les sujets d’un monarque colonial, et où toutes les institutions sont soumises au bon vouloir du chef de l’État, et ne servent que les intérêts de ce dernier.

Le système politique togolais a fonctionné sur cette base depuis vingt ans. II ne peut changer sous l’effet d’une baguette magique, comme par enchantement, ou par effet du prince. Le discours du pouvoir togolais sur les droits de l’homme est à usage externe. Il n’est pas destiné à instaurer ces droits au Togo et à créer les conditions de leur exercice et de leur défense dans le pays. Il est donc trompeur. Il est destiné à restaurer à l’extérieur une image de marque édifiée pendant vingt ans par ces mêmes procédés. C’est un moyen pour assurer la survie d’un régime qui méprise toujours foncièrement la personne humaine et qui a failli basculer pour cela.

Le régime qui tient aujourd’hui ce discours plonge en fait ses racines dans le coup d’État de janvier 1963. Le chef de l’État togolais ne cesse toujours de se vanter d’avoir été à la tête de ceux qui avaient perpétré ce forfait.

Le cri du sang versé n’est pas le seul fait que s’efforce de couvrir le discours incohérent sur les droits de l’homme au Togo. Pour briser la conscience du peuple et mettre plus facilement le pays sous la botte, ceux qui avaient renversé le pouvoir en 1963 avaient instauré un véritable climat de terreur blanche et d’injustice. Brimades gratuites, exactions, règlements de comptes, assassinats…
Un arbitraire total et un mépris arrogant de la loi. Le pouvoir réel était, non pas à la Présidence de la République mais dans les camps militaires où l’on se comportait comme en territoire conquis, au mépris du droit et de la justice. Le chef de l’État actuel était alors le chef de l’armée.

Le coup d’État de 1967, par lequel il se saisit plus ouvertement de l’appareil d’État, ne fut pas autre chose qu’une érection de ces pratiques d’asservissement du peuple en institution. Ce fut l’armée au pouvoir ; en fait, le même groupe d’officiers ayant perpétré le coup de 1963, et qui sentit la nécessité de consolider et d’étendre ses acquis en confisquant directement le pouvoir d’État.
L’arbitraire devint ainsi le fondement normal de la vie publique, et le peuple, soumis à un véritable terrorisme d’État. Plus que jamais, la violence devint l’auxiliaire indispensable de la pratique politique de ceux qui venaient d’opérer la confiscation civique.

La prise du pouvoir par l’armée en 1967 marqua le début de l’autocratie et de la personnalisation du pouvoir. Les partis politiques antérieurs, que la brutalité des nouveaux tenants du pouvoir força à rentrer dans l’ombre, furent dissous ; on les remplaça par le parti unique. Les syndicats antérieurs, qui affirmèrent nettement leur opposition aux nouvelles pratiques politiques et sociales, furent dispersés ; on leur substitua le syndicat unique avec des dirigeants à la solde du pouvoir et de l’étranger.

Les organisations de jeunes et de femmes furent disloquées ; à leurs places, on créa la jeunesse du parti et l’union des femmes. On mit ainsi en place tous les éléments du régime de dictature, en prenant soin de faire préalablement le vide politique et de bâillonner le peuple.

Quelques intellectuels imprudents, obnubilés par l’honneur facile et les privilèges du pouvoir parlèrent alors de la nécessité d’un mythe comme facteur de la construction nationale, et, sans réserve, apportèrent leur contribution à la mise en selle du régime. Le culte de la personnalité devint un bouillon malsain qui continue d’empoisonner la vie nationale et de bloquer les initiatives créatrices.

Toute la pratique politique et sociale devint une suite de mythes mystificateurs destinés à tirer du néant l’image d’un chef d’État despotique. « L’animation » fut érigée en système pour glorifier le « père de la nation ». Les organisations de jeunes, de femmes, le syndicat n’ont plus d’existence que par un homme. Les organisations religieuses sont soumises à ce culte de la personnalité pour la déification du despote.

Dans cette atmosphère extravagante où un homme grisé par le pouvoir absolu devient le centre de gravité de la vie nationale, on comprend tout ce qu’avaient de mystificateur et de mensonger la constitution, les élections de 1979, l’assemblée nationale. Le parti unique n’était rien de plus qu’un montage sans contenu, dont les instances servaient de grandes messes à la gloire du général.

En fait, toutes ces institutions, comme toute la vie politique n’étaient qu’une farce tragique chargée d’une fonction précise : tromper l’opinion extérieure, tuer la conscience politique de la jeunesse et l’endormir, couvrir le despotisme, tout comme l’actuel discours sur les droits de l’homme.

Indépendamment du fait que le despotisme, avec toute sa charge de mépris de la personne humaine et de violences gratuites, est un anachronisme politique et social à cette veille du bicentenaire de la révolution de 1789, il est inadmissible aujourd’hui parce qu’il est une source de gaspillage d’énergies et de ressources dans une société dont les besoins sont si nombreux, et où la misère est un véritable défi à relever. Il est intolérable parce qu’il empêche le développement du pays et bloque le progrès du peuple.

2 – Dégradation de l’économie

Dans un premier temps, le processus déclenché en 1963 s’est traduit, dans la vie économique, par une extraordinaire dilapidation des ressources de l’État. Tout le pays fut réduit au rang d’un territoire conquis, où les nouveaux maîtres du pouvoir réel agissaient en véritables prédateurs, puisant sans réserve dans le trésor public pour leur enrichissement personnel et celui de leurs entourages immédiats.

La confiscation ouverte de l’appareil d’État en 1967 légitimait quasiment ces pratiques. Les manifestations les plus brutales rendaient le champ d’autant plus libre que l’équipe installée avait le contrôle absolu des sources de revenu de l’État. A tel point que, dès le début des années 70, la situation des finances publiques était devenue réellement critique. Le second plan dut être pris en charge pour l’essentiel par « l’Aide » étrangère.

L’amélioration inattendue du prix du café, du cacao et des phosphates sur le marché mondial à partir de 1973 apporta une manne providentielle. L’afflux inespéré de cet argent frais débrida littéralement les appétits, au lieu d’orienter les pratiques vers une élévation de la capacité de production et du pouvoir d’achat des masses rurales et urbaines. Le pays entier fut plongé dans un climat euphorique où tout fut permis, et où la dilapidation des derniers publics devint un moyen de survie pour le régime. Détournements sans vergogne, distribution d’argent aux « animateurs », aux étudiants, aux femmes, aux nombreux agents de renseignement… Le trésor public devint le coffre-fort personnel du chef de l’État.

Ce fut également l’époque la plus brillante des opérations financières scandaleuses, avec la complicité active de promoteurs étrangers sans scrupules. L’État s’engagea alors, avec cette légèreté qui est le propre du régime, dans des réalisations sans viabilité économique, et qui allaient se révéler peu après comme une source intolérable d’endettement public.

La dette extérieure passera de 734 millions de dollars en 1978 à 1 222 millions en 1987. Mais la hausse des cours des matières premières sur le marché mondial fut tout à fait conjoncturel. Et c’était pourtant si évident ! Les craquements devinrent déjà perceptibles à partir de 1975, avec l’effondrement du cours des phosphates et la chute incessante du cours du dollar. Dés 1980, le Togo passa virtuellement sous la coupe réglée de la Banque mondiale. Le niveau de la dette était bien au-delà de la capacité d’endettement de l’État. Et à partir de 1982, toute la pratique politique et sociale tendra à faire du pays « un bon élève » du FMI, afin de bénéficier de rééchelonnements supplémentaires et de nouveaux crédits.

Tout le pays fut encore plus durement que jamais sous le diktat de l’étranger, avec la politique d’ajustement structurel imposée par la Banque mondiale, et que d’autres pays du monde s’efforçaient au même moment d’épargner à leurs peuples. Un arbitraire plus intolérable, une répression plus arrogante, l’étouffement de toute initiative, un mépris et une marginalisation complète de la société civile, en même temps que son embrigadement pour le culte de la personnalité… Ce furent les mesures inévitables d’accompagnement de cette politique d’ajustement structurel.

Le bilan de cette politique économique est une suite de désastres et d’errements. Le taux de réalisation du second plan fut dérisoire, comme celui du troisième plan. Quant au quatrième, il fut simplement supprimé, et remplacé par un système de programmation à court terme. Toute l’économie nationale passa sous la gestion d’experts étrangers. L’appareil de production industriel fut bradé au profit de sociétés privées étrangères. Le secteur agricole fut abandonné à l’initiative d’organismes étrangers, publics, internationaux ou non gouvernementaux. L’État n’investit guère. Parce que le produit social va prioritairement au remboursement de la dette. Et à l’entretien de l’appareil de répression. L’économie du pays est plus dépendante que jamais. Elle est redevenue en fait une économie coloniale.

La situation présente de l’économie togolaise est la contrepartie logique de la nature du pouvoir politique en place. Si les mécanismes de prise de décision n’étaient pas ceux d’un régime à pouvoir personnel où un seul individu décide, et où personne n’ose prendre des initiatives, pour « éviter des ennuis », si au contraire ces mécanismes étaient fondés sur un débat public, sur des principes qui encouragent l’initiative, et surtout s’ils étaient soumis à un contrôle démocratique, un contrôle exercé par le peuple par l’intermédiaire de ses représentants authentiques dans un climat de liberté, ni la Raffinerie de pétrole, ni l’Aciérie, ni Togotex n’auraient été créés dans les conditions où elles le furent, pour devenir aujourd’hui des charges sur le dos du peuple, et une pâture pour des intérêts étrangers. Pas plus que Togoroute, ou ces tracteurs Ebro dont le ministre de l’Agriculture lui-même n’était pas partie prenante à la décision d’achat.

Les ressources destinées au développement agricole n’auraient pas été si imprudemment consacrées au seul secteur d’exportation ou à des agro-industries à objectif exclusivement exportateur, aux dépens de la transformation si indispensable des conditions de la production paysanne et de la vie rurale. Il est inadmissible que, dans un pays où 11 % seulement des terres agricoles sont cultivées, et où la population des campagnes est pourtant si nombreuse, les importations alimentaires soient passées de 6 000 tonnes de céréales en 1974 à 66 000 tonnes en 1986, alors qu’au même moment, le chef de l’État se félicite d’avoir donné des milliers de tonnes de maïs au Sahel. Une démagogie indécente.

La fuite en avant dans laquelle le régime se complait depuis plus de vingt ans ne conduit le pays nulle part. Elle représente un danger pour l’avenir. Le Togo n’a pas le droit de vivre au jour le jour, et au-dessus de ses moyens, en s’accrochant à n’importe quoi. Il est riche de cadres capables de réfléchir et d’organiser. II est en mesure d’édifier l’économie sur des bases saines, avec une utilisation plus raisonnable des ressources et des moyens dont il dispose. C’est la seule façon d’éviter aux générations de demain les misères et les humiliations dont le peuple fait aujourd’hui les frais sous ce régime.

Il faut changer les pratiques économiques dans le pays.

3 – Le coût social du pouvoir personnel

La contrepartie sociale des déprédations, de la politique d’ajustement structurel et des pratiques sociales du régime est un ensemble de mesures antisociales et un délabrement moral intolérables.
Il faut voir les choses plus en profondeur. En réalité, cette dégradation économique et sociale du pays résulte du fait que, depuis 1967, aucune stratégie de développement n’a orienté le fonctionnement de la vie nationale. L’équipe en place est incapable de définir une telle stratégie, qui implique compétence et rigueur intellectuelle et morale de la part de ceux qui sont responsables de la chose publique. Et le délabrement moral est intimement lié à la légèreté avec laquelle le régime traite les problèmes de la vie, et donc au mépris souverain qu’il affiche pour la dignité de la personne humaine.

L’autocratie et ses différentes manifestations n’ont pas seulement pour fonction de créer les conditions d’une ponction croissante sur les masses. Elles servent également à maquiller cette incapacité, bien compréhensible, de ceux qui ont confisqué l’appareil d’État à leur profit. Cette incapacité est une justification supplémentaire de la nécessité du changement.

4 – L’intellectuel togolais

Dans la genèse et la consolidation du pouvoir personnel, l’intellectuel togolais a une lourde responsabilité.

Une attitude intellectuelle plus critique et plus rigoureuse, fondée sur une vision plus historique des faits, et dégagée de calculs opportunistes aurait tout au moins rendu plus difficile une telle concentration de pouvoir entre les mains d’une seule personne. Elle aurait évité l’instauration de ce culte débilitant de la personnalité. Elle n’aurait pas facilité la mise en place et le fonctionnement de la dictature, avec tout ce gâchis économique et humain.

Car, le peuple Togolais n’a jamais accepté le régime de confiscation civique imposé depuis 1963. Il a toujours, derrière cette apparence d’apathie, manifesté sa désapprobation de façon sourde et inorganisée.

Il revenait alors à l’intellectuel de taire ses ambitions personnelles et sa soif d’honneurs faciles pour se mettre à l’écoute de ces aspirations populaires, afin de trouver les moyens d’une canalisation de l’opposition diffuse pour en faire un instrument efficace de lutte contre l’autocratie et pour la conquête de la démocratie.

La démission politique des intellectuels togolais, leur incapacité à forger une opposition cohérente sur la base d’un projet politique porteur des espérances des masses rurales et urbaines ont également favorisé l’enracinement du régime autocratique.

Ces constats relatifs au rôle des intellectuels dans la genèse et dans la consolidation du régime sont importants. Parce qu’ils soulignent le rôle décisif qui leur revient historiquement dans le processus du changement démocratique devenu aujourd’hui incontournable, si l’on veut que le Togo aille de l’avant.

Il est en effet illusoire de croire que notre pays peut s’engager dans la voie démocratique par une sorte de hasard historique, ou par la volonté d’un prince. Et il est illusoire de penser que la pression extérieure dans le sens d’une libéralisation du régime, si elle n’est pas négligeable, suffirait seule à déclencher le processus démocratique dans le pays.

La démocratie ne s’octroie pas. Elle se conquiert. Et dans cette conquête, l’apport extérieur ne peut constituer qu’un appoint. Et la révolte des masses reste sans issue, sans une contribution conséquente des intellectuels. Il appartient au peuple de prendre la responsabilité de briser les chaînes de la dictature pour engager le pays dans une voie nouvelle. Et dans ce processus, le rôle éclairant des intellectuels est primordial.

IV- PERSPECTIVES ET ACTIONS

1 – L’interrogation majeure

L’environnement africain et le contexte mondial du Togo permettent de mieux saisir les dimensions réelles du problème togolais et de définir, avec plus de justesse, les formes d’action les plus appropriées pour opérer le changement susceptible d’engager le pays dans la voie démocratique.

Aujourd’hui comme avant l’indépendance du pays, le préalable au développement économique du Togo n’est pas d’ordre économique. Le préalable est un problème politique. C’est celui d’un régime politique qui soumet le peuple à l’oppression, et par là, empêche le progrès du pays.

Après plus de vingt ans d’exercice de ce régime, compte tenu de l’immobilisme de la vie nationale et compte tenu de la dégradation croissante des conditions de vie qu’il occasionne pour le plus grand nombre, le changement démocratique devient plus que jamais une nécessité.

Plus que jamais, le peuple togolais ressent le besoin impérieux de se dégager de l’asservissement, pour engager résolument le pays dans une nouvelle voie d’évolution. Une évolution éclairée par les principes de la démocratie et du respect des droits de l’homme. Une démocratie et des droits qui ne soient pas une simple vue de l’esprit, qui ne se réduisent pas à des comportements socioaffectifs, et qui ne dépendent pas de l’humeur versatile d’un homme. Au contraire, une démocratie et des droits qui se matérialisent dans les structures de la société et dans ses systèmes de représentation.

Que faire pour cela ? En fait, cette question n’a cessé d’être formulée depuis 1963, à des niveaux divers. Et toutes les tentatives de remise en cause du régime depuis cette date sont autant d’efforts pour trouver une réponse. Force est de constater qu’aucune de ces tentatives n’a atteint l’objectif, même si aucune d’entre elles n’a été totalement négative.

Cette question continue de préoccuper tous les Togolais, à quelque niveau social qu’on les prenne. L’absence d’une réponse fiable contribue à enfermer chacun dans un isolement sécuritaire, qui fait le jeu du pouvoir et contribue à retarder le pays.

Le présent texte se situe dans la ligne des efforts précédents de recherche d’une issue crédible à la situation. A partir des enseignements contenus dans les échecs passés et dans le contexte international et africain actuel de notre pays, il entend proposer une nouvelle perspective et une action possible.

2 – Les enseignements

     1. Un premier fait s’impose avec évidence. L’aspiration profonde du peuple togolais est aujourd’hui de vivre dans un système politique fondé sur les attributs de la démocratie, parmi lesquels l’alternance démocratique dans l’exercice du pouvoir d’État est une donnée essentielle.

En cela, le peuple togolais rejoint les autres peuples d’Afrique. Les systèmes autocratiques ont définitivement montré leurs limites sur le continent. La seule voie possible pour le développement de l’Afrique passe désormais par celle de la démocratie.

      2. Telle qu’elle vient d’être présentée, et sous l’éclairage de son double environnement africain et mondial, la situation du Togo relève d’un système, et non d’un individu. La prise en compte de ce fait est nécessaire pour la formulation d’une stratégie qui choisit la démocratie comme voie d’opération et le progrès dans la liberté et dans la dignité comme finalité.

      3. L’environnement mondial dans lequel baigne le Togo, et les stratégies définies par certaines puissances mondiales pour maintenir à leur profit les grands équilibres planétaires actuels, et leurs zones d’influence respectives en Afrique, montrent que ce système a une fonction.

La nécessité historique de cette fonction et la forme même du système sont liées à des considérations qui dépassent de loin les dimensions étroites du Togo. Elles ne prennent leurs significations réelles qu’à l’échelle de tout le continent.

Il est illusoire de croire que 1963 est un événement isolé et fortuit. Le montage de la dictature et la capacité de survie du régime ne sont pas l’expression de la force, ni de l’intelligence d’un individu. Pas plus que celle d’une malédiction dont le peuple togolais serait la victime.

Un projet de changement démocratique qui n’intègre donc pas ces données dans sa stratégie est voué à l’éphémérité, comme l’ont été beaucoup de ces tentatives audacieuses engagées dans certains États d’Afrique au cours de ces dernières années.

Une véritable stratégie du changement n’est concevable, si elle ne puise ses ressorts dans le panafricanisme, et si elle ne crée, dès le départ, les conditions nécessaires pour inscrire cette exigence dans la pratique quotidienne.

     4. Il se trouve justement un fait majeur. Les nouvelles exigences du maintien de ces «grands équilibres » et de la préservation de l’enjeu africain imposent aux puissances européennes des réajustements incessants de leurs stratégies. La pression montante des forces démocratiques dans leurs expressions pacifiques ou violentes joue dans le même sens.

Dans la perspective de ce redéploiement, certains aspects du système peuvent perdre leur nécessité antérieure. Des transformations plus profondes peuvent s’imposer. Elles peuvent même exiger le changement de certains acteurs traditionnels.

Il impose d’être à l’écoute de cette évolution. Et il convient de se mettre en mesure de la comprendre, de la suivre, de l’apprécier sélectivement et de savoir en tirer parti.

     5. Une importante idée découle des considérations précédentes. La personne du président actuel du Togo ne présente pas un intérêt en soi dans la perspective des efforts à mener pour instaurer la démocratie et le respect des droits de l’homme dans le pays.

Les sentiments à la base de cette volonté populaire d’accéder à une vie démocratique ne sont pas ceux de la vengeance ou de règlements de compte.
Que des hommes, qui ont opprimé le peuple pendant plus de vingt ans, et qui ont bloqué son progrès pour assouvir leurs ambitions personnelles et soigner leurs intérêts égoïstes soient appelés à assumer la responsabilité de ces forfaits, quoi de plus juste ?
Mais cette exigence ne peut tenir lieu de finalité à ce processus du changement. Elle ne peut tenir lieu d’un projet politique, et alors accaparer toutes les énergies. 

      6. La disparition du système d’oppression ne peut être le fait du hasard, une opération du Saint-Esprit. Un système autocratique n’est pas un fruit mûr qui tombe de lui-même, une fois bien pourri.

Brisées par vingt ans d’oppression dans un contexte politique où l’absence de tout contre-pouvoir protecteur a érigé les stratégies individualistes de quête de la sécurité en sagesse suprême, les masses togolaises ne sont pas prêtes pour une contestation physique spontanée du régime en place.

Il importe qu’une conscience claire et résolue, reflet fidèle de leurs souffrances quotidiennes et de leurs aspirations profondes, vienne leur redonner corps, et les remettre en selle vers la conquête de leurs droits politiques et de leur dignité. Un tel mouvement tient son efficacité de la qualité de son organisation.

Une dictature autocratique armée d’une machine répressive interne, et soutenue par des forces étrangères, ne cède pas devant les jacqueries et les émeutes. Elle les brise impitoyablement. Les dictatures n’ont jamais disparu qu’emportées dans des cataclysmes historiques, ou par la pression résolue d’un peuple organisé. Et l’organisation du peuple relève des tâches d’une organisation.

     7. Enfin, l’expérience historique, celle des autres peuples du monde comme celle du peuple togolais au cours de ces vingt dernières années, a définitivement établi que la lutte contre la dictature et pour la conquête des libertés démocratiques ne passe pas par des méthodes relevant exclusivement de la conspiration.

Seule une organisation fondée sur une base sociale la plus large possible, profondément enracinée au sein du peuple opprimé, et qui avance comme la conscience agissante de ce dernier, est capable de balayer dans sa marche le système autocratique. Elle seule peut forger les instruments institutionnels d’une démocratie politique et économique, sans laquelle le développement est impossible.
Forger une telle organisation est maintenant le défi qu’il faut relever. Cette tâche ne relève pas de l’utopie.

3 – Une exigence : un parti d’opposition

Les analyses qui précèdent conduisent à une conclusion impérative. C’est la nécessité de créer un parti politique d’opposition, en vue d’instaurer une vie démocratique au Togo. C’est la seule condition pour sortir le pays de l’immobilisme politique et mettre en œuvre les voles alternatives de son développement.
Cette proposition rencontre aujourd’hui des circonstances favorables qu’il ne faut pas laisser passer. Ce parti politique offre en effet un cadre d’action à tous ceux qui adhèrent aux idées suivantes :

     1. Le système politique qui régit le Togo depuis 1967 est un système de pouvoir Personnel sous le couvert d’un parti unique. Le peuple togolais n’a jamais accepté ce régime autocratique. Il aspire profondément au changement démocratique.

     2. A supposer même que le régime repose sur une quelconque base sociale, ce qui n’est pas le cas, l’état dans lequel se trouve le pays, vingt ans après l’instauration ouverte de ce régime, traduit un échec complet. Cet échec impose une autre expérience, et donc le changement démocratique.

    3. Le changement en vue ne peut être identifié à un simple remplacement des hommes actuellement au pouvoir par d’autres. Le changement vise le remplacement de tout le système politique en vigueur par un système différent.

      4. Les principes directeurs de ce système différent sont :

Le bannissement de l’autocratie et du pouvoir personnel comme système de gouvernement.
Le culte de la personnalité comme un délit politique répréhensible.
Le peuple entier comme acteur de son histoire, et donc comme son propre guide.
Le respect absolu de la dignité de la personne humaine.
Le respect des droits de l’homme et du citoyen.
L’instauration et la défense des libertés démocratiques par la mise en place d’un système institutionnel comme garantie intransgressible.
La constitution d’une charte démocratique comme fondement sacré de la vie publique.

     5. La voie actuelle de développement, qui a conduit l’Afrique dans l’impasse, n’est pas l’unique voie possible. Elle a une alternative crédible, fondée sur une redéfinition de la place et de l’identité de l’Afrique dans le monde, et sur une meilleure prise en compte de ses ressources physiques et humaines.

     6. Cette alternative ne peut produire tous ses effets dans les limites des entités étatiques actuelles, mais dans le cadre plus large d’un espace économique africain redéfini et reconstruit.

      7. La lutte pour l’instauration de la démocratie au Togo, comme ailleurs sur le continent, ne peut plus s’enfermer dans le cadre de ces entités étatiques si propices aux systèmes autocratiques. Les forces démocratiques africaines n’ont qu’une seule patrie: l’Afrique. Elles doivent se donner la main pardessus ces frontières qui les divisent, et constituer une alliance démocratique pour œuvrer au changement des conditions d’existence des peuples africains.

Ce parti sera créé, et ses documents identitaires diffusés dès que le présent texte réunira un suffrage suffisant, indicateur de la conformité des propositions ci-devant aux aspirations actuelles des masses opprimées du Togo et d’Afrique, et donc le signe d’une adhésion à ces propositions.

Fait à Genève, le 1er Janvier 1989

POSTSCRIPTUM

CONVENTION DÉMOCRATIQUE DES PEUPLES AFRICAINS
BRANCHE TOGOLAISE
(CDPA-BT)

Ce manifeste fut mis en circulation depuis avril 1984. La nature dictatoriale du régime en place au Togo n’avait pas laissé le choix des moyens de sa diffusion. Sa circulation fut clandestine par conséquent. Seule la voie de la clandestinité garantissait un minimum de sécurité aux initiateurs.

Les termes et les propositions du texte reçurent malgré tout un large consensus. Au Togo, comme dans les milieux des exilés togolais, mais plus généralement aussi dans les milieux de la diaspora africaine. Que le consensus dépasse le cadre territorial togolais n’est guère surprenant. La question de la démocratie ne concerne pas seulement un pays en Afrique. C’est un problème africain.

Le consensus recueilli par le texte est l’expression d’une aspiration et d’un souhait. Aspiration au changement démocratique, et souhait de voir enfin une organisation incarner véritablement cette aspiration populaire, pour la transformer en moyen de libération, par une prise de position nette et des actions sans ambiguïté, dans une perspective nouvelle clairement définie.

Fort de ce consensus, et avec un grand espoir, nous proclamons clairement la constitution de la Branche Togolaise de la Convention Démocratique des Peuples Africains (CDPA-BT). Et nous faisons de ce texte son manifeste, avec l’engagement solennel de faire tout ce qui est possible pour que naissent d’autres branches territoriales du même parti dans d’autres pays de la sous-région Ouest-africaine.

Le pluralisme, voilà l’objectif préalable et immédiat. Et le mot d’ordre mobilisateur. Pluralisme politique, pluralisme syndical, libre constitution d’associations diverses sur la base de la pluralité des idées et de la transparence des pratiques.

Les régimes autocratiques africains opérant presque partout sous le couvert du parti unique monolithique furent (et sont encore) présentés par certains milieux comme une condition indispensable du développement en Afrique. Plus aucun doute aujourd’hui, parce que le verdict des faits est clair : Trente années de confiscation civique ont conduit le Togo à la catastrophe. Le pays régresse, ne serait-ce que parce qu’il n’investit plus. La misère s’étend, cachée par la fierté des hommes. L’économie nationale ballotte entre les décisions incohérentes de forces extérieures, et au profit d’intérêts étrangers et de ceux d’une classe minoritaire interne.

Cette situation traduit l’échec total du pouvoir personnel et du régime de parti unique, monolithique, comme système de gouvernement.

La libération des idées et des initiatives est désormais le préalable indispensable au renversement de la vapeur, pour mettre le pays sur la voie du développement, créer des richesses, apporter le bien-être aux hommes et rendre au peuple sa dignité. La CDPA-BT proclame donc que la démocratisation revendiquée n’est pas une fin en soi. C’est un moyen, le moyen indispensable du développement.

En proclamant l’impératif du changement du régime, la CDPA-BT se place résolument dans le sens de l’Histoire, telle qu’elle se déroule encore sous nos yeux. Combattre cette résolution, c’est empêcher l’évolution, le progrès et le bien-être du peuple. Ne pas l’encourager cache des intérêts et une idéologie inavouables. II y a, en effet, quelque chose de malsain à applaudir l’instauration du pluralisme politique par certains peuples, et à soutenir les régimes autocratiques en Afrique. Ou simplement à rester indifférent devant ce fléau.

Rendre libres les hommes pour qu’ils pensent leur développement et se mettent en mesure de le prendre en charge dans la voie du progrès, telle est la devise de la CDPA-BT.
La démocratie en Afrique pour le développement des Peuples africains !

Fait à Genève, le 1er avril 1989